En enfer, rien de nouveau

Sans doute étais-je sorcière en ces temps sombres dont on se souvient si peu. Le linge claque toujours au vent, suspendu à la corde des jours fluides. Je ne parlerai pas la langue des autres dans l’intimité de mon alcôve, ni ne laisserai la coque de mon épave dériver loin de mon histoire. Qu’importe si des murs s’écroulent ou des voix s’éraillent. Je marche la tête haute et le pied alerte, car je sais qui me suivra.

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Nos aubes se ressemblent-elles ou s’agit-il simplement d’un parfum fluvial qui s’amuse à nous enivrer? Les cailloux semés sur le chemin se sont accumulés au bas de la côte et s’amoncellent un peu plus à chaque déluge . Tant de larmes ont été versées, tant d’adieux murmurés. Tout cela pour un envol aux lourds sabots aveuglés par des joies sidérales. Parce que l’amour est un leurre qui jamais n’ôte son masque.

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Nous ne faisons que nous effleurer dans le jargon de silences aveugles. C’est comme si nous avions dormi et que seules des banalités avaient jalonné les instants. Lorsque l’on tombe, l’on risque de se blesser, de ne jamais se relever. Tomber amoureuse. Tomber enceinte. Toutes ces étapes de la vie des femmes, comme des chutes successives. Sortilèges dans le bruit sourd de la ville, où nul butin ne gît.

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On traverse les nuits en solitaire comme on traverse les années. En se répétant que tout va bien. En oubliant le rebord du toit. En souriant béatement dans la danse des premiers flocons sur nos fronts soudain chenus. En se persuadant que la violence n’est pas éternelle. Étrangement, Ceux que l’on abandonne apprennent à vivre seuls. L’humanité est plus insaisissable que la démesure des océans.

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Quand le désespoir dans un grand fracas s’enroule autour des doigts et que le souvenir de visages et d’instants s’estompe, c’est là que j’ai envie de rôder comme une louve. D’arpenter des immensités jusqu’aux confins du cosmos. Comme si les étoiles allaient se mettre à tinter, chœur de la nuit, beauté séraphique enfin non trompeuse sur les lèvres d’un gouffre.

Martine Jacquot

About Martine Jacquot

Globe-trotter et collectionneuse de mots, Martine L. Jacquot est diplômée de la Sorbonne, de l’université de King’s College, de l’université Acadia et de l’université Dalhousie où elle a reçu un doctorat ès lettres. Elle écrit à plein temps entre la Nouvelle-Écosse et de multiples destinations nécessaires pour renouveler son inspiration. Romancière, poète, nouvelliste, essayiste et auteure jeunesse, elle a publié une trentaine de livres, dont l’essai "Duras ou le regard absolu" (Presses du Midi, 2009), le roman Les oiseaux de nuit finissent aussi par s’endormir (David, 2014, finaliste au prix littéraire Antonine-Maillet-Acadie Vie) et le roman Au gré du vent (La Grande Marée, 2015, couronné du prix Européen de l’Adelf à Paris). Elle a été plusieurs fois finaliste aux prix Éloizes, Radio-Canada et France-Acadie.Comme ses personnages, elle est en constante quête de l’essentiel en dépit de la folie humaine. Son ouvrage L’année aux trois étés (AfricAvenir/Exchange & Dialogue—Douala/Berlin/Vienne) relate ses découvertes en Russie et au Cameroun. Elle a fait des lectures sur quatre continents, a contribué à des publications telles que Ashtarowt au Liban et a été rédactrice en chef de la revue Les cahiers canadiens à l’université de Volgograd. Son recueil de nouvelles Les enjoliveurs du temps paraîtra prochainement.

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